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Artisan de la mode

Il y a six ans le créateur belge Ezri Kahn a posé ses valises à Luxembourg. Son inconditionnel amour pour le travail artisanal en a fait un artisan-tailleur incontournable dont la renommée n’est certainement plus à faire, mais dont l’art de créer est sans nul doute unique au Grand-Duché.

8-PR2_7124En poussant la porte du numéro 14 de l’avenue de la Liberté, en une infime fraction de secondes, je plonge dans une sorte d’immersion. Le contraste entre l’extérieur et l’intérieur est flagrant. Comme si on rentrait dans un cocon, qui dissipe d’un coup d’un seul, le tumulte presque insupportable des travaux du chantier du tram, des voitures, des bus et des passants. Ici, c’est le silence qui règne. Pas pesant pour autant. La couleur ocre de cet endroit, dédié entièrement à la création, donne un ton chaleureux, voir apaisant à cet espace ouvert, le tout mélangé à des éléments à caractère métallique, comme ces portants qui s’incrustent parfaitement dans le paysage, sans jamais voler la vedette aux créations d’exception qui les habillent. Un peu plus au fond, de grandes tables de couture sur lesquelles se mêlent bouts de tissus, mètre ruban, aiguilles, esquisses et ciseaux de découpe. C’est ici, dans ce lieu imaginé de toutes pièces par le maître des lieux lui-même, qu’Ezri Kahn donne vie, dans un mélange d’exigence et de parfaite maîtrise de l’artisanat, à des pièces uniques. Tout de noir vêtu, sans une once d’excentricité, il porte un simple tee-shirt et un pantalon sans artifices, il paraît même timide. «C’est l’amour qui m’a fait atterrir à Luxembourg», me fait-il remarquer. Mais celui-ci s’est finalement envolé, lui est resté, pour l’amour de la mode. «Faire de la mode ici, c’est un véritable challenge. Il y a des moments durs, il faut bien l’avouer.» A 50 ans, Ezri Kahn n’est pourtant pas un débutant en la matière. Même si à la base, ce Liégeois d’origine, se destinait à une toute autre carrière, celle de danseur. Son père aurait préféré le voir dentiste, mais les études du jeune homme seront plutôt éphémères dans ce domaine. «J’ai commencé à faire des costumes pour la compagnie de danse à laquelle j’appartenais», se souvient le créateur. «J’achetais des vêtements au marché aux puces. Je les démontais ensuite pour voir comment ils étaient faits. Puis j’en faisais des reproductions pour apprendre la maîtrise du travail, sans avoir la base évidemment.» Du véritable travail d’autodidacte, mais modestement, l’artiste-artisan préfère parler de «curiosité». Lier la danse et la mode, voilà l’idée du jeune Ezri à l’époque. Pour perfectionner son talent, il passera par l’Institut Bischoffsheim et par l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles. Mais un événement tragique va modifier ses plans de carrière. «J’ai eu un accident de voiture et ça m’a abîmé la colonne vertébrale. Je ne peux plus danser.»

En m’attardant sur les modèles d’exposition qui ornent le showroom, je constate la sobriété des différentes créations. Entendez par là, que chaque pièce a une couleur unique. Mais même un œil non avisé, reconnaît qu’il s’agit ici de matières nobles, travaillées sur mesure et avec des finitions d’une rare précision. Comme chaque vêtement est unique, Ezri se fournit principalement chez des tailleurs qui vendent encore du tissu au mètre courant, notamment en Angleterre. «Beaucoup de fournisseurs demandent un minimum d’achat de 290 mètres de tissus. De telles quantités ne sont pas intéressantes pour moi.»

Sur un dessin on peut tout faire, mais sur un corps on ne peut pas. Ezri Kahn, créateur de mode

2-PR2_7070Dans son atelier, le créateur fait tout lui-même, de A à Z. Rien n’est laissé au hasard, rien n’est fait dans la précipitation. Car derrière chaque création, il y a une histoire, une envie, un besoin. C’est pour cela que l’artiste-artisan entretient avec ses clientes une véritable relation de confiance basée sur des échanges d’idées mais également sur des conseils avisés. «Sur un dessin on peut tout faire», précise le créateur. «Mais sur un corps on ne peut pas. Je suis assez direct concernant la critique. Parfois elle n’est pas facile à accepter par la cliente, mais je n’ai pas envie qu’elle se retrouve avec quelque chose sur le dos qui ne lui va pas du tout.»

Pour la réalisation d’une veste il faut compter jusqu’à 150 heures de travail. Pour atteindre l’excellence, il faut du temps. A partir du moment où la commande est passée, jusqu’à la création d’une garde-robe couture complète, il faut compter un temps d’attente d’une saison voir d’une année. «C’est une autre façon d’acheter. Il faut savoir attendre. C’est un cadeau qu’on se fait.»

En entrant chez Ezri Kahn, on ne rentre pas dans une boutique, mais dans un atelier. Un lieu ouvert à tous, sans exception. Un lieu de partage, qui a aussi pour but d’éveiller ceux qui le souhaitent et qui n’ont pas peur d’être curieux, à un métier qui se fait de plus en plus rare et qui reste finalement mal connu.

«Avant de venir à Luxembourg, j’ai travaillé et j’ai vécu à Zurich. J’ai remarqué que les Suisses ont une vraie culture de l’artisanat. Au Luxembourg, j’ai malheureusement l’impression qu’il n’y en a pas du tout.»

Attiser la curiosité, voilà le pari, pas aussi fou que ça, d’Ezri Kahn. Briser les frontières et montrer le travail qui se cache derrière chaque vêtement. «Le but c’est tout simplement d’apprendre et de découvrir des choses.»

Fotos: Philippe Reuter

Plus d’informations:
Ezri Kahn, 14, avenue de la Liberté, L-1930 Luxembourg, www.ezrikahn.com

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Jérôme Beck

Journalist

Ressorts: Wissen, Lifestyle

Author: Philippe Reuter

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