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CinéCritique: El reino

Prix de la critique au récent LuxFilmFest, «El reino» est un film virtuose sur la corruption politique et humaine. En Espagne comme ailleurs.

Manuel López-Vidal est un voyou. Un politicien corrompu de la pire espèce. Un homme sans conscience et sans scrupules qui a volé le contribuable pendant des années. Quelqu’un qui ne cesse de mentir. Jusqu’à l’épuisement de ses arguments. Dans un film classique, il serait l’ennemi. Dans «El reino» de Rodrigo Sorogoyen, par contre, tout est raconté à travers son regard. La caméra ne se sépare presque jamais de lui. De sorte que le spectateur adopte non seulement son point de vue, mais tolère aussi que – pris au piège – il préfère plonger dans un engrenage infernal au lieu d’assumer sa faute et de demander pardon. Puis d’accepter sa condamnation.

«El reino» fourmille de dialogues. Dans la première partie du film, il n’y a que des scènes dans lesquelles on parle (très vite) ou discute (de sujets très complexes). S’y ajoute un rythme presque surexcité, tant dans le montage que dans le jeu des comédiens. C’était l’objectif. D’un côté, Rodrigo Sorogoyen voulait minimiser l’importance de ce que les politiciens disent. De l’autre, il tenait à obliger le spectateur à avoir les cinq sens en alerte pour ne rien perdre de l’intrigue. Celle-ci est vite résumée. Alors que Manuel López-Vidal est censé entrer à la direction nationale de son parti, il se retrouve impliqué dans une gigantesque affaire de corruption. Ce parti fictif n’est jamais nommé, mais le protagoniste est apparemment doté de caractéristiques des deux principaux partis nationaux, afin que l’on ne sache pas auquel le film (qui se passe en 2007 dans des lieux impersonnels pouvant représenter n’importe quelle ville en Espagne) se réfère précisément. Soit.

Pour tous ceux qui ne s’intéressent pas spécialement à la politique espagnole et la répétition des affaires de corruption de ces dernières années, «El reino» raconte la chute d’un roi. Ayant également menti à son épouse et sa fille, Manuel López-Vidal finira par tout perdre et se retrouver dans une spirale de trahisons et de fuite en avant. Pour traduire cette évolution cinématographiquement, le début du film se passe en été et dans des décors lumineux et colorés. La seconde partie a lieu en hiver, dans une lumière triste et dure qui rend le souvenir des jours sans soucis encore plus violent. Même constat pour la musique sublime d’Olivier Arson. On passe de mélodies agréables à des thèmes sombres et surtout répétitifs. La plus grande réussite de cette farce sociale réside pourtant dans le fait que le réalisateur instaure une communion totale entre le spectateur et son héros. On ne se contente pas de le regarder faire ceci ou cela, on s’attache à l’accompagner dans sa descente suffocante aux enfers. Et on finit par comprendre pourquoi il fait ce qu’il fait.

Primé e.a. par le Prix de la critique au récent LuxFilmFest et par sept Goya en Espagne – dont celui du meilleur acteur pour Antonio de la Torre, vraiment excellent dans son rôle d’un baron ripou –, «El reino» est une chronique politique (et psychologique) qui accroche, mais qui parle également des êtres humains et de leur noirceur. Et s’il faudrait citer une seule scène où l’on se sent vraiment mal à l’aise, ce serait ce moment, dans lequel Don Manuel croit qu’on le suit. Comme lui, on ne sait pas si c’est un soupçon fondé ou s’il s’agit uniquement de paranoïa. Cette approche originale de Rodrigo Sorogoyen rend d’autant plus violente son attaque lancée à l’encontre de la corruption en Espagne et dans la globalité.¨

Horaires

El reino ★★★★
Réalisation: Rodrigo Sorogoyen, avec Antonio de la Torre, Mónica López, E/F 2018, 132 minutes, Utopia

Gabrielle Seil

Journalistin

Ressort: Kultur

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Author: Philippe Reuter

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