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CinéCritique: Miss Sloane

Habillée de tailleurs impeccables et d’une arrogance irrésistible, «Miss Sloane» plonge dans le monde secret des lobbyistes américains. Et trahit une mécanique des plus redoutables.

Il y a des gens et des histoires ainsi que des œuvres artistiques qui vous laissent pantois. Soit par leur intelligence, soit par leur richesse ou encore par leur maîtrise. Avec «Miss Sloane» qui raconte les manigances d’une femme d’influence brillante et sans scrupules, John Madden a réussi une telle merveille. Dès les premières minutes du film on est comme happé par cette lobbyiste impitoyable à deux doigts du burn-out professionnel et personnel qui va repousser les limites du droit et de l’éthique afin d’assurer sa victoire. Plus précisément: assurer l’adoption d’un projet de loi – la fictionnelle proposition Heaton-Harris – visant à durcir la réglementation sur la vente d’armes à feu. Un sujet très sensible aux Etats-Unis.

À la lecture du scénario de Jonathan Perera (un débutant), le réalisateur oscarisé pour «Shakespeare in Love» a été bluffé par le portrait si détaillé qu’il brossait d’une activité plus ou moins entourée de mystère. Et bien qu’il eût une petite idée du job d’un lobbyiste, il ne savait pas exactement ce qui se passe dans les coulisses. Nous d’ailleurs non plus. L’action se situe donc dans un microcosme où tout est stratégie. Le langage des personnages n’est qu’ironie, les sous-entendus dominent. «Miss Sloane» n’est pas un film de tout repos. Surtout que le récit qui évolue par rafales ne va jamais là où on suppose qu’il aille et qu’on est sans cesse à l’aguet d’un retournement de situation. Il y en a pas mal. Peut-être même trop.

Et au milieu de ce thriller imprévisible qui est aussi une mise en lumière du fonctionnement d’un processus politique encore rarement examiné (et compris) et l’étude captivante d’un personnage extraordinaire et obsessionnel, la magistrale Jessica Chastain confirme une fois pour toutes qu’elle est une des meilleures actrices de sa génération. Malgré le fait qu’elle joue une héroïne plutôt anti-sympathique, une louve solitaire dans l’âme, on ne peut que l’admirer et l’aimer. Pour son intelligence qui lui permet d’avoir toujours une longueur d’avance sur ses adversaires et parfois même sur sa propre équipe de collaborateurs. Pour le zèle dont elle fait preuve pour parvenir à ses fins. Et même pour cette vulnérabilité qui fait soudain surface lors de l’enquête du Sénat.

John Madden et Jessica Chastain avaient déjà collaboré sur «The Debt» (2010), alors que la carrière cinématographique de l’actrice ne faisait que débuter, mais déjà à cette époque, le réalisateur voyait en cette belle rousse un diamant à l’état brut. «Le rôle d’Elisabeth Sloane était fait pour elle», acclame-t-il. Et il a raison. Il n’aurait pas trouvé une interprète plus vive pour les dialogues musclés et robustes de «Miss Sloane». Or, Miss Chastain n’est pas la seule force du casting. Il faut également citer Mark Strong qui incarne Rodolfo Schmidt, le patron d’Elizabeth et son parfait contrepied. C’est lui qui apporte une humanité et une chaleur indispensables à cette descente aux enfers assez glaciale et verbale.

L’originalité de l’intrigue, la performance grandiose des acteurs, la fluidité de la mise en scène, les différents niveaux de lecture du film mis à part, «Miss Sloane» pose aussi des questions douloureuses sur la législation des armes à feu et avant tout sur le monde des affaires gouvernementales aux Etats-Unis. En 1603, Hamlet disait qu’il y avait quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark. Des siècles et d’innombrables progrès scientifiques et techniques plus tard, il faut bel et bien reconnaître que le monde n’a pas vraiment changé. La corruption rôde, outre-Atlantique et ailleurs, faute d’un système politique infect dont les objectifs peuvent changer d’un jour à l’autre. Et c’est justement cette problématique que John Madden met au pilori en montrant l’incertitude, l’agilité et l’absence de scrupules d’une «industrie» comme peu de réalisations l’ont fait jusqu’ici. Du moins pas si intelligemment.

Horaires

Miss Sloane ★★★★★
Réalisation: John Madden / avec Jessica Chastain, Mark Strong, Sam Waterston / USA/FR 2017 / 132 minutes / Utopolis.

Gabrielle Seil

Journalistin

Ressorts: Kultur, Kunst, Land & Leute

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Author: Philippe Reuter

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