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CinéCritique: Photo de famille

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… puis mourir. Tel est le vœu de mamie. Mais comment faire, quand plus personne ne réussit à se parler dans «Photo de famille»?

Mai 68 est passé. Pierre et Claudine étaient alors jeunes parents. Et ils avaient à reconstruire un monde qui venait d’exploser. On ne peut pas leur en vouloir. Ils eurent vraiment l’ambition de changer les choses et pensaient sans doute sincèrement qu’une famille puisse se séparer sans blessures. Ils ont eu tort. «Photo de famille» en parle sans juger. C’est un film choral très tendre sur un sujet assez grave: le sentiment d’abandon.

Pour la réalisatrice Cécilia Rouaud, le thème de la famille – qu’elle soit recomposée ou en totale décomposition depuis longtemps – est un thème qui lui tient à cœur. Parce qu’elle est convaincue que chacun d’entre nous est durablement marqué par son histoire familiale. Cette histoire peut être plus ou moins simple ou relativement compliquée, mais elle est toujours étroitement liée aux choix qu’on fait. «J’avais donc envie de réaliser un film qui raconterait comment des gens qui souffrent d’une fracture originelle qui les empêche d’avancer et d’être heureux s’en sortent quand-même.»

Dans «Photo de famille» sont ainsi réunis un père qui passait beaucoup trop de temps à tromper tout le monde (Jean-Pierre Barcri, émouvant), une mère psy (Chantal Lauby, parfaite) qui n’arrive pas à comprendre les cassures de ses enfants, un frère chroniquement dépressif (Pierre Deladonchamps) qui dit que dans sa famille «tout le monde meurt, même les peluches», puis deux sœurs, Elsa et Gabrielle. La première (Camille Cottin) est en colère contre la terre entière et désespère de tomber enceinte, la seconde (Vanessa Paradis, sublime) est «statue» pour touristes. Cécilia Rouaud qui avait déjà dirigé cette actrice exceptionnelle dans «Je me suis fait tout petit» a écrit ce personnage d’une maman qui prend au pied de la lettre sa promesse de ne pas bouger pour que son fils puisse toujours savoir où elle est pour elle – quelle chance!

Sans cette femme qui essaie d’exister et de demander le moins possible, sans cette énergie de réparer en permanence les faux-pas des autres, le film aurait été énormément moins lumineux. Et pourtant, Vanessa Paradis ne cherche à aucun moment à éclipser ses collègues. Au contraire. Comme sa figure, elle s’efface. Le fait que «Photo de famille» démarre et s’achève sur une scène d’enterrement, l’une symbolisant l’éclatement de la famille, l’autre sa réconciliation, n’est pas trop original, mais ce n’est pas grave. Cécilia Rouaud voulait partir d’un élément déclencheur afin de montrer comment chaque personnage mesure par la suite à quel point un parent puisse être important pour lui.

Quoique le scénario revienne constamment sur un certain nombre de situations, le film n’est pas du tout répétitif. C’est que la réalisatrice aime la distillation. D’ailleurs elle compare son travail de mise en scène à celui d’une tricoteuse. Les mailles seraient les souvenirs qui s’égrènent dans la bouche des uns, puis dans celle des autres pour finir par faire sens. S’y ajoute qu’utiliser la comédie pour traiter un sujet fort lourd, c’est sa façon de communiquer dans la vie. Elle avoue adorer les films de Pierre Salvadori et Sam Mendes, tout ce cinéma américain indépendant qui sait filmer l’entre-deux – le malaise et le rire, la joie et le chagrin, le drôle et le sinistre. De «Photo de famille», elle a écrit dix-sept versions avant de trouver la structure dont elle était contente.

Pour les spectateurs qui adorent les histoires de famille, ce film sera un bonheur d’émotions. Moins déchirant que «Festen» de Thomas Vinterberg, moins réussi que «Hannah et ses sœurs» de Woody Allen, ce deuxième long métrage de Cécilia Rouaud séduit pourtant par ses portraits dessinés par petites touches délicates. Et à la fin, la photo est belle. Très belle.

Photo de famille ★★★★
Réalisation: Cécilia Rouaud / avec Vanessa Paradis, Camille Cottin, Pierre Deladonchamps, Jean-Pierre Bacri / F 2018 / 98 minutes / Utopia

Gabrielle Seil

Journalistin

Ressort: Kultur

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Author: Martine Decker

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