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CinéCritique: Taxi Téhéran

Un film magnifique et drôle tourné dans la clandestinité, malgré l’interdiction de travailler du cinéaste.

«Malgré une interdiction de voyager et de pratiquer son métier, le cinéaste iranien (Jafar Panahi) continue de faire des pieds de nez au gouvernement iranien. Cette fois, il fait le taxi. Avec une simplicité désarmante, Panahi se colle derrière le volant de son «Taxi» à Téhéran et filme ses clients à l’aide d’une petite caméra montée sur le tableau de bord. Avec son air improvisé (il ne l’est pas), ce film du plus malicieux des cinéastes brave tous les interdits politiques en nous dressant le portrait d’une société où tout est sujet à interdiction, poursuites et bravades. Le film qui a fait rire le Festival de Berlin et qui fera sans doute rire jaune le régime iranien, est notre premier candidat à un prix majeur.»

C’est avec ces mots enthousiastes que nous rendions compte, en février dernier, du film qui – dès l’ouverture de la Berlinale – s’était imposé comme candidat incontournable pour l’accolade suprême du festival, l’Ours d’Or, que Jafar Panahi allait remporter haut la main deux semaines plus tard. Et même pas trois semaines après la remise des prix berlinois, «Taxi» (rebaptisé depuis «Taxi Téhéran» dans plusieurs pays européens) était acclamé au Luxembourg City Film Festival, où il fut récompensé par le Prix du Public.

«Taxi» est un film qui ne devrait pas exister. Une fois de plus, tout comme pour «Ceci n’est pas un film/In film nist» (2011) ou encore «Closed Curtain/Pardé» (2013), Jafar Panahi n’a pas respecté l’interdiction de travailler qui lui a été imposée par les tribunaux iraniens, suite à son excellent «Offside/Hors-jeu» (2006), où il s’attaquait, par le biais d’une comédie délicieuse, à l’interdiction aux femmes iraniennes d’assister à un jeu de football. Longtemps assigné à résidence et toujours interdit de tournage et de voyage à l’étranger, Panahi continue de s’opposer au dictat du régime des mollahs en donnant une nouvelle dimension à l’expression «guerilla film-making». Pour les besoins de ce film, il a fait installer trois petites caméras-vidéo dans un taxi dont le toit ouvrant a été aménagé pour pouvoir régler l’arrivée de la lumière.

Une nouvelle dimension du “guerilla film-making”

C’est Panahi lui-même qui s’improvise chauffeur de taxi, puisqu’il est d’avis que les gens parlent plus ouvertement en se faisant transporter de A à B par un inconnu. Il accueille tout à tour dans sa carriole: un voleur de rue qui explique la peine de mort à une avocate des droits de l’homme, une institutrice, un homme blessé grièvement dans un accident de moto et son épouse éplorée, un autre homme qui gagne bien sa vie en vendant des vidéos piratées («sans moi, Woody Allen n’existerait pas en Iran»), deux bonnes femmes anxieuses qui transportent un poisson et finalement la jeune nièce du cinéaste qui se pose des questions sur la façon de faire des films en Iran et sur tous les interdits auxquels doivent faire face les cinéastes. Tout ce beau monde qui monte dans la bagnole de Panahi ou qui en redescend a l’air d’être un assortiment de quidams anonymes rassemblés au hasard d’une course en taxi dans les rues de Téhéran, mais après quelques moments, le spectateur se rend compte que tout cela fait partie d’une mise en scène savamment écrite à l’avance et orchestrée. En effet, Panahi a arrangé à l’avance les endroits où il fait monter ses passagers qui connaissent exactement les sujets de conversation qu’ils sont censés aborder. Ceci permet au malicieux cinéaste de s’exprimer sur à peu près tous les sujets épineux de la société iranienne sans qu’il doive lui-même prendre position. C’est à la fois ingénieux, diabolique, courageux et diantrement drôle, pour ne pas dire mortellement drôle puisqu’on connaît parfaitement la taille de l’épée de Damoclès suspendue au dessus de la tête du cinéaste. Toute la force du cinéma est contenue dans ce petit film aussi fauché que génial!

Horaires

TAXI ★★★★
Réalisateur, scénariste, acteur principal: Jafar Panahi / entouré d’acteurs anonymes / Iran 2014/2015, 82 minutes / Ours d’Or Festival de Berlin 2015 / Ciné Utopia

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Author: Philippe Reuter

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