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CinéCritique: Viendra le feu

Primée au récent Festival de Cannes, la coproduction luxembourgeoise «Viendra le feu» s’avère une ode très naturaliste et humaine à la beauté austère de la Galice.

La Galice est l’une des régions de l’Espagne et de l’Europe les plus affectées par les incendies. Beaucoup sont causés par la foudre ou des négligences diverses, mais la plupart de ces feux sont provoqués. Soit pour protester contre la chute des prix des bois, soit pour régénérer les terres ou requalifier la nature des terrains. Les raisons sont diverses, et tout le monde porte sa part de responsabilité. Dans «Viendra le feu», Oliver Laxe dont les parents sont galiciens raconte l’histoire d’un homme qui a été condamné pour avoir embrasé toute une colline. Après deux ans passés en prison, Amador (en espagnol: celui qui aime) retourne dans son village niché dans les montagnes pour aider sa vieille mère.

Etait-il vraiment coupable? S’est-il réconcilié avec ce qui s’est passé? Commettra-t-il la même faute une nouvelle fois? Et pourquoi n’a-t-il pas choisi d’aller vivre ailleurs? On peut se poser toutes ces questions tout au long du film, mais en partageant son quotidien si dur on comprend vite que les réponses possibles sont sans importance. Bien que le réalisateur ait quitté la Galice à ses 18 ans, ce monde où les gens vivent dans une digne et souveraine soumission aux éléments dont ils dépendent reste son socle, son lieu. «Viendra le feu» a été tourné dans le patelin de sa famille et avec les villageois qu’Oliver Laxe connait depuis l’enfance. Pour lui, cette contrée aux confins de l’Europe est une terre ambivalente, pleine de contrastes: douce et âpre, pluvieuse et lumineuse. «J’ai voulu capturer l’extrême beauté de la Galice. Une beauté intense et imprévisible.» Pari réussi. Quant aux protagonistes, il faut les aimer. Surtout Benedicta (celle qui est bénie), cette mère de 83 ans qui, quand elle revoit son fils, lui demande tout simplement: «Tu as faim ?» Comme s’il rentrait des champs. Elle aime Amador d’un amour insondable. Qu’il soit coupable ou pas, il est de son sang. Cela seul compte.

Filmé au rythme des saisons, ce troisième long métrage d’Oliver Laxe prend son temps.

Pour les deux acteurs, il s’agissait de leur première expérience cinématographique. Un fait incroyable, même si l’Amador du film est quasiment la personne de la vie réelle. Quelqu’un qui s’occupe des animaux malades de la forêt. C’est par son regard mélancolique, sa timidité et son savoir sur les arbres qu’on se rend compte de l’ampleur et de l’urgence de «Viendra le feu». Le monde rural de la Galice et d’autres régions est en danger. Il n’est donc nullement un hasard que la séquence d’ouverture du film et celle de l’incendie finale montrent une nature en agonie.

Filmé au rythme des saisons, ce troisième long métrage d’Oliver Laxe prend son temps. La caméra s’arrête presqu’une éternité sur les yeux d’une vache ou un paysage mouillé. Les gestes des personnages sont lents, les paroles rares, surtout en hiver. Avec le printemps viennent la vétérinaire Elena et une rédemption possible. L’été, c’est la saison des incendies. Quinze jours durant, l’équipe du film était à l’affût, et à la moindre alerte au feu, elle suivait les brigades de pompiers. Il en résulte des images redoutables.

Contrairement à cette année, où des centaines d’hectares sont déjà parties en fumée en Galice, 2018 a été marqué par l’un des étés les plus pluvieux de l’histoire du nord-ouest de l’Espagne. Ainsi, comme les personnages du film, Oliver Laxe n’avait guère le choix que de se soumettre à la fatalité. Et d’accepter la petitesse de l’être humain face à une nature ingouvernable. De cette confrontation inégale et éternelle, le cinéaste tire un conte aride et puissant, tout en évitant tout moralisme. Or, face à l’actualité qui nous rappelle jour après jour que les éléments finiront toujours par se venger des affronts subis, «Viendra le feu» (coproduit par Tarantula et couronné par le Prix du jury de «Un certain regard» au dernier Festival de Cannes) lance quand-même un appel. Celui d’être beaucoup plus respectueux envers l’environnement.

Viendra le feu ★★★★★
Réalisation: Oliver Laxe, avec Amador Arias, Benedicta Sanchez, E 2018, 85 minutes, Utopia

Gabrielle Seil

Journalistin

Ressort: Kultur

Author: Philippe Reuter

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