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Timbuktu – Coupez mes mains!

TIMBUKTU – Honteusement ignoré par le jury cannois, ce brûlot éminemment courageux d’Abderrahmane Sissako sera le premier film représentant la Mauritanie aux Oscars.

Non loin de Tombouctou tombée sous le joug des extrémistes religieux, le touareg Kidane mène une vie simple et paisible dans les dunes, entouré de sa femme Satima, sa fille Toya et de Issan, son petit berger âgé de 12 ans. En ville, les habitants subissent, impuissants, le régime de terreur des guerriers du djihad qui ont pris en otage leur foi. Fini la musique et les rires, les cigarettes et même le football. Les femmes sont devenues des ombres qui tentent de résister avec dignité. Des tribunaux improvisés rendent chaque jour leurs sentences absurdes et tragiques. Kidane et les siens semblent un temps épargnés par le chaos de Tombouctou. Mais leur destin bascule le jour où Kidane tue accidentellement Amadou, le pêcheur qui s’en est pris à sa vache préférée. Il doit alors faire face aux nouvelles lois de ces occupants venus d’ailleurs…

Sur un marché de rue, une vendeuse de poissons habillée en noir de la tête aux pieds tend ses deux bras aux agents de la police islamique qui la harcèlent: «Coupez les! Vous me forcez déjà à voiler mon corps entier, ici, sous ce soleil de plomb, vous n’allez pas m’obliger maintenant à mettre des gants pour vendre mes poissons! Coupez les donc!» Le courage de cette femme qui ose dire ses quatre vérités aux guerriers du djihad venus envahir et envenimer le Mali, est à l’image du courage dont a fait preuve le cinéaste Abderrahmane Sissako pour entamer ce projet qui aurait pu s’avérer suicidaire. Le tournage de «Timbuktu» avait initialement été prévu à Tombouctou, mais après un attentat meurtrier sur la place de marché de la ville, le cinéaste a préféré emmener son équipe en Mauritanie, dans une ville proche de la frontière malienne. Même là, le tournage s’est déroulé sous haute protection, tout en étant soutenu par le gouvernement mauritanien. Par ailleurs, le casting des acteurs s’est déroulé ailleurs et dans le plus grand secret, puisque l’acteur principal a été recruté à Madrid, tandis que la jeune actrice qui interprète sa femme est une chanteuse que le cinéaste a repérée à Montreuil.

Un film tourné sous haute surveillance

Il est vrai que, par les temps qui courent, s’attaquer de front aux Islamistes dans un film ne doit pas être de tout repos, d’autant plus que Sissako n’y va pas de main morte en illustrant tous les excès que ces illuminés commettent au nom d’Allah et de l’Islam. Jouer ou écouter de la musique est sanctionné, tout comme la fabrication et la vente d’objets d’art, le rire, les cigarettes et l’alcool, bien sûr, mais on interdit même aux gosses de jouer au football. C’est d’ailleurs cette interdiction totalement farfelue qui a donné au film une de ses plus belles séquences.

Tout comme «Turner» (voir l’article de la semaine passée), «Timbuktu» a été tourné en cinémascope large, et tout comme «Turner», c’est un film d’une grande beauté plastique, qui met en scène les paysages africains avec une rare dextérité. Il est incompréhensible que le jury cannois soit complètement passé à côté de ce joyau qui ne raconte pas seulement une belle histoire dans un bel écrin, mais qui affiche un courage hors normes pour s’attaquer à un des fléaux de notre temps. Quant à Fatoumata Diawara, qui interprète le rôle de la chanteuse folle, elle a récemment chanté à la Philharmonie.

TIMBUKTU ★★★★
Réalisé par Abderrahmane Sissako / avec Ibrahim Ahmed, Toulou Kiki, Abel Jaffri, Fatoumata Diawara / Mauritanie/France 2014, 97 minutes / Prix du jury œcuménique à Cannes / Ciné Utopia

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Author: Philippe Reuter

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