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Calvary – Dieu est mort

Robert Bresson, Ingmar Bergman et Woody Allen ne sont jamais loin dans un film émouvant, étonnant et détonnant qui prouve que le cinéma de qualité n’est pas mort en Europe.

Même si les critiques râlent tout le temps sur le déclin du cinéma, il faut dire que tout récemment, avec des films aussi forts que «The Salvation» (un cinéaste danois), «A Most Wanted Man» (un cinéaste néerlandais) ou «Never Die Young» (un cinéaste luxembourgeois), nous avons été gâtés outre mesure. Et la série continue cette semaine avec «Calvary», le deuxième film du cinéaste irlandais John Michael McDonagh, dont la tonitruante comédie policière «The Guard» (déjà avec Brendan Gleeson) restera à tout jamais présente dans la mémoire des cinéphiles.

John Michael McDonagh est le frère de Martin McDonagh, dont la comédie de tueurs fous «In Bruges» (2008, également avec Brendan Gleeson) avait aussi fait un tabac – décidément, la famille est talentueuse. Pourtant, rien ne nous préparait au choc qualitatif et narratif que procure «Calvary», qui démarre sur un ton comique et sarcastique proche de celui de «The Guard» pour glisser progressivement et imperceptiblement vers un drame spirituel que même un Ingmar Bergman n’aurait pas renié. Brendan Gleeson incarne un prêtre catholique qui, dans sa petite paroisse, entend ces paroles en confession de la part d’une de ses ouailles: «Mon Père, la première fois que j’ai dû goûter au sperme, c’était à l’âge de sept ans.» Il explique qu’il a été violé de façon répétée par un prêtre sur une période de cinq ans. «Il n’y a aucune raison de tuer un mauvais prêtre, donc, dimanche prochain, c’est vous que je vais tuer parce que vous êtes innocent!» Le prêtre a donc exactement sept jours pour se préparer à mourir, puisqu’il ne sait pas qui l’a menacé et, de toute façon, sa foi lui interdit de trahir le secret de la confession…

Journal d’un curé de campagne

Vous devez avouer que, comme entrée en matière dès le début du film, cette confession n’est pas mal tordue. C’est après qu’on apprend à connaitre de plus près le personnage du prêtre qui, dans une Irlande profondément croyante, mais où l’église a récemment connue son lot de scandales, fait figure d’un véritable rocher au cœur d’une tempête qui s’abat sur l’église catholique. Son passé à lui ne fut pas de tout repos non plus, puisqu’il a une fille (Kelly Reilly, troublante de beauté) née avant qu’il ne devienne prêtre. Son église a beau être bien remplie chaque dimanche, on se rend rapidement compte que parmi ses paroissiens, qui sont tous à l’église parce que «ça se fait», et parmi les habitants du village, il y a toute une série de tordus de tous bords qui donnent la nette impression que Dieu doit être mort depuis très longtemps.

C’est John Michael McDonagh lui-même qui a écrit le scénario de «Calvary» et il faut dire qu’il s’agit d’un des scénarios les plus fouillés et les plus intelligents depuis belle lurette. Dans la plupart des journaux, le film est d’ailleurs annoncé comme une comédie, alors que, dans sa deuxième moitié, l’histoire se transforme en drame d’une noirceur peu commune. Entre comédie satirique, polar «whodunit» truffé de fausses pistes, étude de mœurs de l’Irlande profonde, déchirement interne du prêtre lui-même face aux fantômes de son passé et une ribambelle de personnages les uns plus pourris que les autres, ce film est un des plus riches et les plus passionnants que vous verrez cette année. C’est évidemment un Brendan Gleeson hallucinant qui porte le poids du monde sur ses larges épaules, mais il est entouré d’un casting trié sur le tas et totalement juste jusque dans le moindre petit rôle. «Calvary» est d’une telle richesse et d’une telle profondeur, qu’on pourrait en tirer une série télévisée de plusieurs saisons.

CALVARY ★★
Réalisé par John Michael McDonagh / avec Brendan Gleeson, Chris O’Dowd, Kelly Reilly, Aidan Gillen, Dylan Moran, Isaach de Bankolé / IRL 2013, 100 minutes; Utopolis Kirchberg

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Author: Philippe Reuter

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