Home » Télérevue » CinéCritique » Fini de rigoler

Fini de rigoler

Morosité – La Berlinale a certes démarré sur une belle comédie des frères Coen, mais dès le deuxième film, la morosité ambiante du monde s’est incrustée dans la programmation.

Heureusement que les Coen restent fidèles à eux-mêmes avec leur tonitruant cocktail hollywoodien «Hail, Caesar!» qui démarre aujourd’hui dans les salles (notre photo), car au rythme où on va, le reste de la programmation ne risque pas de nous faire sauter de joie. Il faut déjà avoir l’esprit particulièrement tordu pour programmer, un jour de la Saint Valentin, un film portugais (CARTAS DE GUERRA, de Ivo M. Ferreira), où, pendant près de deux heures, une voix de femme monotone lit des lettres d’amour que son mari lui a envoyées depuis l’Angola, où le Portugal menait jadis une guerre coloniale. Le tout sur fond d’images en noir et blanc, certes superbes et bien mises en scènes, mais qui totalement submergées par un interminable flot de paroles qu’il faut évidemment lire en sous-titres, le Portugais n’étant pas notre langue de chevet. Pour enfoncer le clou, ce même jour de la Saint Valentin, Berlin a programmé un premier film allemand, 24 WOCHEN de Anna Zohra Berrached, où le spectateur assiste – quasiment en direct – à l’avortement d’un enfant trisomique que sa mère, au bout de 102 minutes de souffrances et d’interrogations, décide de ne finalement pas vouloir. Le film est impressionnant et crédible à travers l’interprétation de Julia Jentsch, mais le programmer un jour où on est censé célébrer l’amour, équivaut à une provocation plutôt pas maligne. Honnêtement, le film pose toutes les bonnes questions morales autour de l’avortement, mais une fois qu’on l’a vu, on ne voudra plus jamais le revoir.

Au bout de cinq jours de festival, deux films ont laissé une excellente impression. Tout à fait dans l’air du temps, le semi-documentaire FUOCOAMMARE de l’Italien Gianfranco Rosi a été tourné à Lampedusa, là-même où l’Europe a été confrontée pour la première fois au flot d’immigrants et de réfugiés qui défraye désormais la chronique chaque jour. En confrontant la vie de tous les jours des habitants de l’île à la misère et – avec des images souvent insoutenables – à la mort souvent atroce de ces hommes et ces femmes, le film se situe parfois au-delà des limites de ce qu’on peut montrer sur un écran de cinéma. La réaction critique était plutôt positive à Berlin, mais certains ont quand-même accusé le cinéaste de voyeurisme, face à des images saisissantes montrant la mort en direct.

Pour nous autres, qui aimons le cinéma de genre, la meilleure surprise de la première semaine a été le film de science-fiction MIDNIGHT SPECIAL de Jeff Nichols, dans lequel un père et son complice kidnappent le fils du premier, séquestré par une secte. L’enfant, qui n’est peut-être pas de ce monde, a des pouvoirs de télékinésie, ce qui le rend également intéressant aux yeux du FBI et de la NSA, puisqu’il a également, semble-t-il, révélé des secrets militaires. Un mélange astucieux de road movie, de thriller et de science-fiction, le film se termine sur une séquence magnifique qu’un Steven Spielberg n’aurait pas renié. Le réalisateur de «Mud», de «Taking Shelter» et de «Shotgun Stories» prouve une fois de plus qu’il est une des valeurs sûres du cinéma américain actuel, même si ses films (pour une raison qui nous échappe) ne trouvent jamais les faveurs du public.

Autre réussite de ce début de festival, le film tunisien de Mohammed Ben Attia, INHEBBEK HEDI, qui raconte l’histoire d’un jeune homme dont la vie a été fortement influencée par une mère possessive depuis sa naissance et qui – parallèlement à la révolution dans son pays – décide de se défaire de son influence néfaste en refusant de se marier avec celle que la mère a choisi pour lui. Une œuvre intimiste sur la difficile recherche du bonheur dans un monde arabe en ébullition. À notre avis, on devrait retrouver le film au palmarès final. Par contre, rien dans le très artificiel et faussement intellectuel L’AVENIR de la cinéaste française Mia Hansen-Løve n’a réussi à nous interpeller, tellement l’artificiel, le factice et les clichés sont omniprésents dans une œuvre tricotée de toutes pièces d’où se détache quand-même une Isabelle Huppert convaincante. Un film vide sur le vide intellectuel.

Teilen ...Email this to someoneShare on Google+Print this pageTweet about this on TwitterShare on Facebook
Author: Philippe Reuter

Login

Lost your password?