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Leviathan – Mère Russie

LEVIATHAN – Récompensé par le prix du meilleur scénario, ce film fut un des moments forts du dernier Festival de Cannes.

Kolia vit avec sa deuxième femme Lylia et Roma, son fils de premières noces, au bord de la mer Barents, dans le nord de la Russie. Mécanicien automobile, Kolia a installé son atelier de réparations sur un beau lopin de terre hérité de son grand-père qui l’avait acheté dans les années 1920. Le maire Vadim Cheleviat, un homme de la vieille école corrompu jusqu’à la moelle, veut acquérir la propriété de Kolia pour y faire construire un projet important. Kolia refuse catégoriquement toutes les propositions du maire, qui augmente la pression semaine après semaine, utilisant tous les moyens à sa disposition pour faire déguerpir le garagiste. Quand Cheleviat s’amène avec un jugement du tribunal pour déposséder Kolia de son héritage, celui-ci demande à un ancien collègue d’armée, Dmitri, entretemps devenu avocat, de l’assister dans son combat contre les autorités locales. Dmitri serait en possession d’informations compromettantes sur le maire qui pourraient influencer l’affaire. Mais la question se pose rapidement si Dmitri ne poursuit pas des intérêts personnels dans cette affaire…

Les films sélectionnés à Cannes se suivent et ne se ressemblent pas. Après l’inégal «The Captive» d’Atom Egoyan, sorti la semaine passée, c’est cette fois au tour d’un très beau film russe d’atterrir sur nos écrans. Si le cinéma russe était un des plus importants d’Europe à l’époque communiste, son attractivité et sa diversité ont disparu une fois que le régime fut remplacé par glasnost et perestroïka. Un des rares cinéastes russes à s’être imposé sur le marché international depuis se nomme Andrëi Zvyaguintsev – il est un habitué des grands festivals, où ses films (The Return; The Banisment; Elena) sont régulièrement primés. D’un abord pas toujours facile, ses films sont souvent lents et passablement compliqués pour un public disons «non averti».

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Si «Leviathan» n’échappe pas à une certaine lenteur (il dure deux heures vingt, il faut s’armer d’un peu de patience), l’histoire que raconte Zvyaguintsev est plus limpide que d’habitude. Ce qui ne veut pas dire que le film sombre dans la facilité, bien au contraire. Tourné en cinémascope large sur les lieux mêmes de l’action, c’est-à-dire sur les bords de la mer Barents, les images reproduisant la nature sauvage sont d’une beauté fulgurante, en contrepoint à une intrigue de corruption qui devient de plus en plus sombre et inextricable pour l’infortuné héros de l’histoire. Il est d’ailleurs étonnant que le film a été soutenu par les autorités culturelles en Russie, puisque la corruption qui règne à cet endroit peut être extrapolée (en fait, elle est extrapolée) sur l’actuel pouvoir à Moscou. La verve de Zvyaguintsev à s’attaquer à la diaspora locale (et nationale) peut surprendre, d’autant plus qu’il s’en prend également à l’église orthodoxe qui, ici, est à la botte du maire plutôt que de se retrouver aux côtés de celui qui est opprimé et anéanti par le pouvoir en place.

Pour apprécier ce film à sa juste valeur, il ne faudra donc pas s’offusquer de la promiscuité des personnages principaux, notamment en ce qui concerne la consommation de larges quantités de vodka, ni de la violence verbale et physique qui, semble-t-il, fait partie du quotidien dans ses contrées éloignées de (presque) toute civilisation. «Leviathan» est donc un film éprouvant, tourné à un endroit d’où le soleil est souvent absent, où les gens survivent la mort dans l’âme et où les serviteurs de Dieu se retrouvent au service du pouvoir et de la corruption. Et si ce village perdu était un microcosme de la Russie moderne?

LEVIATHAN ★★★
Réalisé par Andrëi Zvyaguintsev / avec Yelena Liadova, Vladimir Vdovichenkov, Aleksëi Serebriakov, Anna Ukolova / Russie 2014, 141 minutes / Ciné Utopia

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Author: Philippe Reuter

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