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Littoralement vôtre

Quinze ans après la première édition de la Triennale d’art contemporain Beaufort, le format a été repensé pour mettre plus en évidence les qualités uniques de la côte belge: les décors de la mer.

Neuf communes côtières, 18 artistes belges et internationaux, un seul objectif: aménager un parc de sculptures de qualité et l’intégrer sur le long terme. Et pour cause. Puisque la côté belge est devenu depuis un certain temps une destination des quatre saisons, il faut viser un public plus large et diversifier l’image touristique de la région. Ainsi est née la Triennale d’art contemporain Beaufort. Un projet artistique unique couvrant tout le Littoral. Bien sûr que la mer y joue un rôle principal, mais pour cette sixième édition sous la houlette de la commissaire Heidi Ballet il fallait un plus. Un leitmotiv qui fait le buzz. Des installations qui en jettent. Bref, quelque chose de surprenant.

Durant les préparatifs, deux thèmes ont fini par s’imposer: les monuments et l’écologie. «Traditionnellement, les monuments sont érigés pour des personnes ayant apporté une contribution importante à la société. Ils symbolisent souvent des événements tragiques ayant fait de nombreuses victimes et nous rappellent donc que tous les processus sociaux ne sont pas toujours sous notre contrôle. Car malgré le besoin d’ordre et de paix de l’être humain, l’histoire est soumise à un rythme de flux et de reflux», explique Heidi Ballet. Ainsi, les artistes participants (qui viennent également tous d’un pays bordé par la mer) étaient appelés à se pencher sur les questions suivantes: Est-ce que les monuments donnent un sens à l’endroit où ils se trouvent? Quelle interprétation leur attribuent les personnes qui habitent autour? Et dans quelle mesure la puissance de leur message est-elle assujettie à l’air du temps?

Dans le cadre de «Beaufort 2018», la mer est présentée comme un lieu indomptable, mais qui nous relie en même temps au reste du monde.

La Danoise Nina Beier se plonge dans la tradition des sculptures équestres, réunit celles qui ne sont plus exposées dans l’espace publique et les installe en formation tout près de la mer à Nieuwpoort. Placé dans un environnement inhabituel, «Men» fait penser à une bataille oubliée en mer laquelle a été coulée dans le bronze. Cette référence à une armée qui disparait et réapparait avec la marée est l’une des plus belles et des plus absurdes contributions de Beaufort. À Middelkerke, l’imposante sculpture «The Navigator Monument» de Simon Dybbroe Møller est basée sur le logo d’un ancien moteur de recherche, à savoir Netscape Navigator qui a perdu sa position dominante sur Internet à la fin des années 90. Présentée avec pour toile de fond l’immensité du ciel et la mer du Nord, le gouvernail renvoie aussi au fond de la mer recouvert de câbles de communication sous-marins ainsi qu’à Westende, la ville construite par la famille de Paul Otlet, père de la documentation et précurseur de l’Internet. L’œuvre du Britannique Ryan Gander «Really Shiny Things That Don’t Really Mean Anything» est une grande balle constituée d’un tas d’objets brillants dont la fonction n’est pas claire. Pour le créateur qui n’aime pas trop donner d’explications sur son travail, c’est le propre de l’être humain d’aimer ce qui brille, parce que nous sommes apparemment naturellement fascinés par notre reflet et par une réalité parallèle.

Parmi les 18 installations, il y a également un film: «No Shooting Stars» de Basim Magdy qui met en scène le caractère incontrôlable et imprévisible de la mer. Au début, le narrateur anonyme – monstre marin, sirène ou vieille tortue – nous semble familier, puis son identité s’estompe et le texte commence à faire des méandres à la manière d’un poème. Le titre de cette œuvre qu’on peut voir dans le hall d’entrée de la Grande Poste à Oostende est issu d’une phrase du film: «Down here there are no shooting stars, down here there is another existence, that has no desire to make your wishes come true.» C’est un peu comme si l’artiste égyptien suggérait une déception, mais en réalité il exprime son respect vis-à-vis des secrets de la mer et leur rend hommage.

Les œuvres des 18 artistes réunis montrent que l’histoire est soumise à un rythme de flux et de reflux. Tout comme la mer.

Autre hommage majestueux: «De Drie Wijsneuven van de Panne» de Jos de Gruyter et Harald Thys. Avec seulement un socle en guise de corps et des visages identiques, les trois statues symbolisent ou bien les anges gardiens de ceux qui partent en mer ou bien les protecteurs du port ou de la ville balnéaire. Tandis que les têtes désignent l’Angleterre, la France et l’infini, les pensées et connaissances énigmatiques de leur cerveaux gigantesques s’étendent probablement bien au-delà de ces régions. «Holy Land» du très célèbre artiste français Kader Attia s’avère sans doute l’installation la plus politique de la triennale. Pendant la Première guerre mondiale, plus de 30.000 soldats nord-africains ont perdu la vie en tâchant de protéger la France contre l’envahisseur allemand. Cela n’a toutefois pas donné à leurs descendants le droit d’émigrer en Europe. De sorte que la vision qu’ils en ont est demeurée intacte: celle d’une Terre Promise. L’installation de Kader Attia est constituée d’une série de miroirs en forme de tombe islamique ou de fenêtres gothiques dirigées vers la mer. Dans la perspective de la mer, les miroirs sont beaux et étincelants. De plus près, ils ne reflètent par contre que la réalité. «Holy Land» incarne donc le fossé qui existe entre le fantasme et la vérité, tandis que le spectateur qui se voit lui-même dans le miroir ne participe que temporairement à l’histoire et peut en sortir à tout moment.

Heidi Ballet

Née en 1979 à Hasselt, travaille comme commissaire indépendante à Bruxelles et à Berlin. En 2017, elle et Milena Hoegsberg ont été en charge de la biennale d’art de Lofoten en Norvège, sous le thème «I Taste The Future». En 2016, Heidi Ballet était commissaire de la série d’expositions «Notre océan, votre horizon» au jeu de Paume à Paris et au musée d’art contemporain de Bordeaux. Entre 2013 et 2015, elle a collaboré en tant que commissaire de recherche à l’exposition «After Year Zero» accueillie au Haus der Kulturen der Welt à Berlin.

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Outre la qualité artistique de «Beaufort 2018», le concept de cette sixième édition convainc en premier lieu par son message: On a toujours besoin de monuments, mais il faut que ceux-ci reflètent correctement les conceptions de notre époque. Pour autant que ce soit possible. Selon la commissaire Heidi Ballet, les changements climatiques nous ont menés à un point de bascule. «Nous sommes obligés d’être plus économes avec les éléments. Si l’homme s’est attribué tous les pouvoirs par le passé, en se basant sur les développements scientifiques, il commence à voir les limites de ses possibilités et donc également celles de notre conception occidentale sclérosée.» De fait, le niveau de la mer monte et le contrôle de l’homme, qui n’existe que dans son imagination, bat en retraite. Des millions de personnes risquent de devenir des réfugiés climatiques à cause de la mauvaise gestion économique mondiale.

Les artistes de la triennale expriment cette fragilité vis-à-vis de la nature en général et vis-à-vis de la mer en particulier d’une manière stupéfiante. La mer sera toujours plus forte que l’homme. C’est dans cette optique que «Beaufort 2018» se veut un témoignage terriblement actuel du changement de relation entre les deux.

Photos: Thierry Martin, Beaufort 2018

Jusqu’au 30 septembre,
www.beaufort2018.be

Beaufort pratique

La plupart des œuvres sont présentées dans l’espace publique et donc accessibles gratuitement 24 heures sur 24 et sept jours sur sept. Quelques œuvres se situent pourtant à l’intérieur et ne sont visibles que durant des heures d’ouverture limitées. On peut réserver (info@oostendeahoy.be) un guide pour une visite en groupe: une demi-journée (env. trois heures) coûte 150 euros, une journée entière (5-6 heures) 300 euros (transport non inclus). Le site www.beaufort2018.be propose neuf itinéraires cyclistes à la découverte de la triennale et des plus beaux recoins du Littoral. Quant à la collection de t-shirts, sweaters et sacs durables, les responsables ont opté pour des produits en coton bio, et le produit des ventes est intégralement versé au profit de l’action philanthropique du Vlaams Instituut voor de Zee (VLIZ) qui finance la recherche sur le littoral et les océans dans le monde entier.

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Gabrielle Seil

Journalistin

Ressort: Kultur

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Author: Martine Decker

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