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Un homme à louer

C’est souvent le côté féminin qu’on aborde quand on parle de prostitution. Mais qu’en est-il de ces hommes qui louent leur corps? La prostitution masculine est souvent méconnue et reste un véritable tabou. Et pourtant cette activité est bien moins marginale qu’il n’y paraît.

«Ma première fois…c’était à l’âge de 17 ans», révèle Hugo (nom modifié). Agé aujourd’hui de 22 ans, il n’est déjà plus un débutant dans cet univers aux multiples facettes et souvent méconnu. Celui de l’escorting. Il fait partie de cette population relativement invisible qui vend ses charmes sur Internet. «A 17 ans, je me suis inscrit sur un site de rencontre pour trouver un petit copain», se souvient le jeune homme. «Et puis un jour une personne m’a proposé de l’argent. Le mec ne me plaisait pas. Pourtant j’ai accepté.» En l’espace de quelques clics, Hugo accepte donc de rencontrer cet inconnu pour une poignée d’euros. «J’ai toujours été un peu téméraire.». Mais pourquoi ce garçon, mineur à l’époque, aux allures de jeune premier et aux traits androgynes s’est-il finalement retrouvé à vendre ses services d’escort sur internet? «Les choix qu’on fait ne sont pas forcément des choix. Je suis destiné à faire ça… en quelque sorte. Je n’ai pas de prise sur ce qui se passe.». Comme si quelqu’un pouvait être prédestiné à cette activité? Il ne m’en dira pas plus.

Je fais abstraction de tout cela, comme si ma pensée était sur pause.(…) on s’oublie dans le moment. C’est une sorte de dépersonnalisation. C’est mécanique.
Hugo, Escort-Boy

Sur internet ils sont des centaines, des milliers à vendre leur corps pour quelques centaines d’euros de l’heure. Oubliez le trottoir des quartiers peu fréquentables. Aujourd’hui tout se fait sur la toile. L’escorting sur internet, c’est pour ainsi dire l’uberisation du sexe. Plus rapide qu’un service de livraison de pizza. A l’aide d’une multitude de critères, le client choisit ses préférences physiques, ses pratiques sexuelles ou encore sa localisation géographique. Puis il passe commande, consomme…et passe à autre chose. On peut même noter les prestations des escorts et laisser un commentaire dans leur livre d’or. Ainsi peut-on lire sur le profil d’Hugo: «Beau visage, corps d’éphèbe aux proportions parfaites. Il se donne à fond, prend son plaisir et vous le rend au centuple.» Une sorte de tripadvisor du sexe, qui fait froid dans le dos.

«Les mecs que je rencontre ne me plaisent pas. Je ne leur demande même pas de photo avant de les rencontrer. Je les découvre lors de la rencontre», révèle Hugo. «Je fais abstraction de tout cela, comme si ma pensée était sur pause. Je n’ai jamais ressenti de dégoût pour un client, mais on s’oublie dans le moment. C’est une sorte de dépersonnalisation. C’est mécanique.»

Selon les dires du jeune homme, 30 pourcent de ses clients sont des réguliers. Il les considère presque comme des amis, qui lui donnent de l’argent de poche. «Je prends 150 euros de l’heure. Après c’est à la tête du client. Si je le trouve sympathique, je lui réclame 600 euros pour une nuit. Dans le cas contraire c’est 1.200 euros.» Hugo me confie également que l’escorting n’est pas un métier, mais une occupation qui lui permet de vivre, car pour l’instant il n’a pas de métier stable. Il n’utilisera cependant jamais le terme «prostitution» pendant notre entretien. Et il n’est pas le seul, comme je pourrai le constater plus tard.

«Je ne suis ni psychologue, ni sociologue mais c’est un sujet tabou qui est très intéressant», explique Alain Schwarzstein, auteur du livre «Cent euros de l’heure». «Il existe une sorte d’hypocrisie par rapport à la prostitution. Il y a une certaine omerta concernant le sujet.» Dans son ouvrage, il relate les confessions de Sébastien, un callboy de 28 ans, qui semble finalement assez satisfait de son sort et qui raconte, non sans second degré, ses anecdotes avec ses multiples clients et révèle les hauts et les bas de sa profession. Alain Schwarzstein est réalisateur et scénariste de télévision et c’est sur le tournage d’un téléfilm qu’il fait la connaissance du fameux Sébastien qu’il prenait pour un comédien. «Il m’a dit, je ne suis pas comédien. Je suis escort. Je couche avec des mecs pour de l’argent», se souvient Alain. «Ça m’a interloqué. Je lui ai dit que ça m’intéresserait qu’il me raconte son histoire.»

Un récit parfois frustre et subversif avec des anecdotes qui manquent parfois de finesse et qui peuvent déstabiliser, même si l’auteur révèle avoir gommé des détails assez crus qui n’apportaient rien au témoignage. Cette histoire est cependant bien plus profonde qu’on ne pourrait l’imaginer, car elle démontre parfaitement à quel point l’hypocrisie domine quand on évoque le plus vieux métier du monde. Sous prétexte qu’ils exercent leur activité sans contrainte et qu’ils parlent d’escorting ou de service d’accompagnement, l’activité prostitutionnelle n’existerait plus? Ou est-il politiquement plus correct de monnayer ouvertement ses faveurs en parlant de services d’escorting? Impossible de le savoir. Ce qui est certain, c’est que l’emploi du terme «prostitution» entraîne chez certains de ces messieurs, une certaine gêne.

Pour moi la prostitution ça se passe sur le trottoir. Moi je donne mon esprit, mon âme, je me donne en entier. Je suis sincère.
Vince

«Pourquoi le définir comme de la prostitution» s’interroge Vince. Ce quarantenaire d’origine belge se définit lui-même comme accompagnateur de ces dames. «Pour moi la prostitution ça se passe sur le trottoir. Moi je donne mon esprit, mon âme, je me donne en entier. Je suis sincère. Je ne prends pas 50 euros et je tire mon coup.»

Vince4ladies, comme il se fait appeler sur Internet, a appris le métier sur le tard. A 32 ans, il décide du jour au lendemain de plaquer son job dans les télécoms et l’informatique. «Je ne ressentais plus aucune satisfaction à exercer mon métier. C’est à cette période qu’une amie m’a dit: Vince tu es très social, tu as du charme, tu es un bel homme…tu devrais faire escort pour essayer.» Les premiers pas dans le milieu vont cependant s’avérer plus compliqué que prévu, avec une première rencontre, avec un couple, dans un hôtel de charme. «C’était presque glauque», se souvient Vince. «Le couple m’a donné une enveloppe censée contenir l’argent. Sauf que je l’ai ouverte que plus tard et bien évidemment elle était vide. Je m’étais fait avoir.»

Presque une décennie plus tard, Vince gère son business comme une véritable entreprise. Une activité qu’il assume totalement. Il est d’ailleurs le seul à avoir accepté de témoigner à visage découvert. «Mes proches et ma famille sont au courant de mon activité et n’y voient aucune objection. Sauf mon père qui me dit à chaque fois que je le vois que je ferai mieux de me trouver un vrai travail.»

Ses clientes qu’il préfère considérer comme des «rencontres» ont en moyenne entre 30 et 55 ans. Des femmes qui sont indépendantes, qui ont une certaine intelligence et qui bien évidemment ont les moyens financiers. Le prix de ses prestations reste secret, même si son site internet indique un tarif de 150 euros de l’heure. Selon Vince, la plus grande richesse reste cependant sa liberté. Grâce à son propre site internet, sur lequel les clientes peuvent directement le contacter, il peut se permettre d’avoir des horaires souples et de s’organiser ses journées selon ses désirs.

Il existe une sorte d’hypocrisie par rapport à la prostitution. Il y a une certaine omerta concernant le sujet.
Alain Schwarzstein, auteur du livre «Cent euros de l’heure»

«Je prends mon activité très à cœur», souligne Vince. «D’une certaine manière, je prends du plaisir et les femmes ressentent que c’est du vrai, du réel. Je ne fais pas semblant», et il rajoute: «Il y a certainement chez moi un manque quelque part. Un manque d’amour. Mais je ne sais pas si c’est la cause. Les femmes me disent souvent: Vince, tu as besoin de faire ça!»

Je reste finalement sur ma faim, incapable d’expliquer si c’est le visage de la prostitution qui a changé ou si c’est la société qui a modifié notre regard sur cette prostitution qui se réinvente et dont les acteurs jouent volontiers la carte de l’hypocrisie en occultant une partie d’une évidence pourtant bien réelle, mais qu’il est dérangeant de fixer droit dans les yeux.

Photos: sakkmesterke (AdobeStock), sandyche (Fotolia), Vince

«J’ai la jeunesse, ils ont l’argent. Ils veulent du sexe, je suis à louer.» Ainsi commence le récit sans tabou, de Sébastien, qui se prostitue depuis l’âge de seize ans. Alain Schwarzstein, scénariste et réalisateur de télévision, a fidèlement retranscrit les confidences du jeune homme, au plus près des faits, au plus authentique de sa vie, sans censure ni jugement. Alain Schwarzstein, Cent euros de l’heure, H&O, 17 euros, ISBN 978-2845473232

Jérôme Beck

Journalist

Ressorts: Wissen, Lifestyle

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Author: Philippe Reuter

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