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Voir du pays – Incident à Mobayan

Comment oublier ce qu’on a vécu lors d’une mission militaire en Afghanistan? Comment chasser ses mauvais souvenirs et recommencer une vie normale? «Voir du pays» en parle. D’une manière extrêmement juste.

Depuis 2008, tous les soldats français qui reviennent d’un pays en guerre passent par un «sas de décompression» afin de mettre à distance d’éventuelles images traumatiques. Lors de ce programme concocté par des psychologues de l’armée, on fait du sport et du yoga, des sorties en bateau (si possible) et des réunions où chacun doit faire le récit des six mois qu’il vient de vivre.

Au cours d’une de ces séances de débriefing collectif, le spectateur apprend qu’il y a eu un incident grave à Mobayan. Une attaque ennemie dans les montagnes enneigées. Des hommes sont morts, d’autres blessés. Le caporal Sylvain Loreau y pense chaque jour. Ses collègues sans doute aussi, mais mieux vaux se taire. Mieux vaut dire qu’on va bien. Qu’on dort comme il faut. Qu’on ne manque pas d’appétit. Sinon on risque d’être traité de faiblard. Quelle honte.

Parmi les jeunes soldats rentrés de Kaboul, il y a deux filles. Aurore et Marine (Ariane Labed et Soko, l’une aussi touchante que l’autre). Deux amies qui se connaissent depuis l’enfance et qui ont fui ensemble leur milieu modeste où les possibilités d’un avenir rayonnant ne sont point multiples. Elles se sont donc engagées dans l’armée. Pour prendre leur vie en main. Pour l’argent et la liberté qui va avec. Et puis aussi pour voir du pays. Or, qu’est-ce qu’elles auront vu à la fin de leur mission en Afghanistan? Rien. Rien de beau en tout cas.

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«Voir du pays» des sœurs Delphine et Muriel Coulin est un film anti-guerre assez dur, et bien qu’on ne voie pas une trace de sang, aucune brutalité, la tension est énorme. Et surtout permanente. Les militaires qui, pendant trois jours, sont logés dans un hôtel cinq étoiles à Chypre ont du mal à passer d’un monde violent à un univers de détente forcée. Au lieu trouver une certaine paix, ils ont la bougeotte. Ils se battent, ils tournent en rond, ils jouent à tuer. Ils deviennent de plus en plus agressifs. De sorte qu’il y aura un autre incident grave sur l’île apparemment si paradisiaque, et encore une fois, la vérité sera tue.

La force de ce film porté par une troupe d’acteurs tous à la hauteur de leur rôle respectif vient du regard très précis des réalisatrices sur les gestes, les mines, les corps de leurs protagonistes. Par moments, leur travail est quasiment documentaire. S’y ajoute que les questions qu’elles posent touchent l’essentiel. Que voit-on à la guerre? Comment réussir à vivre après avoir connu un épisode douloureux? Est-ce que ces sessions de débriefing sont vraiment utiles?

La réponse à la dernière interrogation est simple: non! Aucun stress accumulé ne se laisse chasser en trois jours. Au contraire. Face aux touristes qui s’amusent au bord de la piscine et qui ne veulent rien savoir des conflits et des opérations militaires qui se poursuivent en Afghanistan et ailleurs, la violence que les soldats ont en eux ne demande en quelque sorte que de resurgir. Ainsi, le film passe de l’ambiance solaire de l’arrivée du régiment dans l’idylle chypriote jusqu’à une nuit profonde et la lumière plutôt froide d’un aeroport.

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«Parfois, une seule image empêche de vivre», dit l’une des sœurs Coulin dans le dossier de presse. Pour Sylvain Loreau, c’est le visage souriant du soldat mort à sa place. Pour Aurore, c’est un pied arraché pissant le sang. Que faire de ces images? On essaie tout simplement de les remplacer par d’autres, plus propres, parce que virtuelles. Inutile d’ajouter que les blesseures restent.

Horaires

Voir du pays ★★★★★
Réalisation: Delphine et Muriel Coulin / avec Ariane Labed, Soko, Krim Leklou / 102 minutes / F 2015, Utopia

Gabrielle Seil

Journalistin

Ressort: Kultur

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Author: Philippe Reuter

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